Jui. 10 04

Version imprimable La Grande Régression. 1 (Jacques Généreux, Seuil, à paraître en octobre)

Premières lignes de mon prochain livre



Durant les vingt premières années de ma vie, j’ai grandi dans un monde où le destin des enfants semblait naturellement devoir être plus heureux que celui de leurs parents ; au cours des trente suivantes, j’ai vu mourir la promesse d’un monde meilleur. En une génération, la quasi-certitude d’un progrès s’est peu à peu effacée devant l’évidence d’une régression sociale, écologique, morale et politique, la « Grande Régression » qu’il est temps de nommer et de se représenter pour pouvoir la combattre.

Car la première force des malades et des prédateurs qui orchestrent cette tragédie est leur capacité à présenter celle-ci comme le nouveau visage du progrès. Et leur première alliée, c’est la perméabilité des esprits stressés, trop heureux de s’accrocher à n’importe quelle fable qui fasse baisser d’un cran la pression et l’angoisse. À l’âge de la démocratie d’opinion, les réactionnaires ne peuvent se contenter de démolir l’acquis des luttes passées en faveur d’une vie meilleure pour tous ; il leur faut aussi anesthésier les résistances, susciter l’adhésion ou la résignation de leurs victimes ; ils doivent remporter une bataille culturelle dont l’enjeu est de nous faire aimer la décadence.

Ainsi espère-t-on, par exemple, nous persuader que la nécessité de « travailler plus pour gagner plus » est une avancée sociale, que le droit de renoncer volontairement à nos droits sociaux étend notre liberté, que la construction de prisons d’enfants améliore la sécurité, que l’expansion des biocarburants contribue au « développement durable », etc. Mais la substance réelle de ces soi-disant « progrès », c’est l’intensification du travail, la servitude volontaire, l’impuissance à éduquer mieux nos enfants et la destruction des forêts vierges ! Si nous laissons s’installer cette ultime perversion du discours politique, alors, à chaque fois qu’on nous annonce une « nouvelle liberté », il faut redouter une aliénation supplémentaire de nos droits, et chaque « réforme pour aller de l’avant » peut masquer un grand bond en arrière. Il est aussi tant de régressions qui désormais avancent sans masque : les « démocraties libérales » laminent les libertés publiques, emprisonnent les enfants et les fous, envahissent des pays qui ne leur ont rien fait ; les travailleurs se tuent au travail littéralement et non plus seulement métaphoriquement ; le fondamentalisme religieux et l’obscurantisme prospèrent ; l’incivilité envahit les cours de récréation et les rues ; l’obscène cupidité des riches détruit les systèmes financiers et affame les pays pauvres, etc. Où que l’on porte le regard, on a toutes les chances de constater comme une inversion du mouvement, à rebours de ce que nous avions jusqu’alors appelé « le progrès ».

... à suivre

Commentaires

1 - La Grande Régression ? l'horizon du capitalisme financiarisé

 Merci pour cette mise en bouche... Qu'en peu de mots frappants vous parvenez à votre cible ! Frappants et imagés.
« la perméabilité des esprits stressés, trop heureux de s’accrocher à n’importe quelle fable qui fasse baisser d’un cran la pression et l’angoisse »... C'est exactement ça ! je reconnais là mon propre état d'esprit résigné, avant de découvrir (de réapprendre) l'esprit critique en 1996, en lisant L'Horreur économique de Viviane Forrester. 
Ensuite, j'ai découvert Lordon, Liêm Hoang Ngoc, et vous. Et quelques autres (Sapir, Roubini, Jordon...).
À bientôt de vous lire...

 


Alexandria | Le Dimanche 04/07/2010 à 20:40 | [^] | Répondre

6 - Re: La Grande Régression ? l'horizon du capitalisme financiarisé

merci pour cet encouragement...

 


| Le Jeudi 08/07/2010 à 22:56 | [^] | Répondre

2 -

 Hâte de découvrir votre nouvel ouvrage ! A chaque fois, dans vos livres, nous découvrons à la fois le fonctionnement et la gravité du système mais aussi une envie de nous opposer fermement et, surtout, d'espérer.

Vous faites vraiment du grand travail. Merci.

En espérant vous retrouver l'année prochaine du côté de l'IEP...


 


Pablo V | Le Mardi 06/07/2010 à 01:58 | [^] | Répondre

7 - Re:

merci... ca aide, car l'accouchement en phase terminale est un peu difficile ;-))

 


| Le Jeudi 08/07/2010 à 22:57 | [^] | Répondre

3 - Intéressant

 « Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l'air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l'intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue ». (Robert Kennedy)

Ce que vous décrivez est le résultat inexorable de toutes ces années où on a financé la croissance par des emprunts et des endettements faramineux. La ruine de la valeur réelle de la production matérielle par celle des marchés devait un jour cesser et nous allons pâtir de cela. Les gens songent au passé avec nostalgie, sans même imaginer un futur plus "paisible". Pour beaucoup, ils sont résignés.

En tout cas votre prochain livre a le mérite d'avoir l'air très intéressant.

 


leyla pekoz | Le Mercredi 07/07/2010 à 02:18 | [^] | Répondre

4 - Re: Intéressant

 

 


leyla pekoz Caliskan | Le Mercredi 07/07/2010 à 02:42 | [^] | Répondre

5 - Re: Intéressant

Comme vous le savez cher Leyla, à propos des limites du PIB, dans mon dernier livre (Le socialisme néomoderne, chap.8) je définis un "Indicateur du progrès humain" (IPH) destiné à remplacer les fausses mesures du progrès tels que taux de croissance du PIB ou encore IDH (indicateur du développement humain).

 


| Le Jeudi 08/07/2010 à 22:55 | [^] | Répondre

8 - Re: Intéressant

Je ne sais pas trop ce qu'il faut en penser de ce débat sur le PIB. Pour l'instant, les chiffres du PIB permettent de montrer que la croissance ne profite pas à la majorité et qu'il y a un problème de partages des richesses et d'emploi malgré la croissance du PIB, qui est toujours là quasiment tout le temps.
 
Dans quelques années, si rien ne change, il est possible que la croissance plafonne, tellement les bénéfices des actionnaires priment sur les bénéfices pour la société dans son ensemble. A ce moment, les chiffres du PIB permettront toujours de montrer que le système ne tourne pas rond.
 
Si on tente d'imposer une autre méthode de mesure (meilleure, je n'en doute pas), on risque de provoquer un débat de chiffres qui seront considérés par nos adversaires comme bien plus discutables que le PIB.
Lorsque la croissance du PIB sera réellement bloquée par des raisons écologiques, ce débat sera utile. Mais pour l'instant, je m'interroge...  il faut de toutes façons que ça bouge avant d'en arriver là si on veut éviter la catastrophe.

 


wave | Le Mardi 20/07/2010 à 23:06 | [^] | Répondre

9 - Paradis fiscaux

Bonjour M. Généreux,

Je serais très heureux d'avoir votre avis sur la question des paradis fiscaux. Viennent d'entrer en vigueur, en France, une série de loi à article unique officialisant chacune un "accord relatif à l'échange de renseignements en matière fiscale" entre la République française et un paradis fiscal (Bermudes, Liechtenstein, îles Caïman, etc.). - par exemple : http://www.senat.fr/dossier-legislatif/pjl09-541.html

Nous savons que, par ce biais, ces paradis fiscaux vont quitter la liste grise de l'OCDE. En effet, si un "Etat non-coopératif en matière fiscale" parvient à signer 12 accords de coopération en matière fiscale avec d'autres Etats, il sort de la liste grise. (Par ailleurs, nous savons que, pour l'instant, les accords entre paradis fiscaux sont comptabilisés comme pertinents ! Mais passons...)

Sous couvert d'une "reprise en main" de l'évasion fiscale ou d'une quelconque "régulation" du capitalisme, ne s'agit-il pas, au contraire, d'un sauvetage en règle des paradis fiscaux, ceux-ci apparaissant alors comme irréprochables une fois les 12 articles salvateurs signés ? Quelle est la véritable portée de ces accords de transparence ? Quelle efficacité ?

Merci M. Jacques Généreux,
en espérant assister à nouveau à l'une de vos conférences.

 


Quentin | Le Samedi 31/07/2010 à 10:05 | [^] | Répondre

10 - Je ne savais pas où poser ça...

Je parcourais pour faire quelques comparaisons le programme présidentiel de Le Pen...

Je suis tombé là-dessus :

« ...La bonne marche de l’économie est, dit-on, un problème de confiance. Mais pas plus que

l’emploi ne se “décrète”, la confiance ne se mesure en termes exclusivement

économiques. Il faut remonter plus haut.

Une “dissociété”, affolée par les aberrations idéologiques et morales les plus antinaturelles,

attaquée dans les structures qui fondent la sécurité de chacun et l’équilibre de

tous, ravagée par l’insécurité et des migrations de masse que rien ne semble pouvoir

endiguer, ballotée par des hommes politiques soumis à leurs seuls intérêts, cette

dissociété ne peut créer ou favoriser la confiance... »


Chap III ENTREPRISE : LIBERER L'INITIATIVE

Partie : ÉTATISME ET MONDIALISME ALLIÉS CONTRE L’ENTREPRENEUR

http://programmespresidentielles2007.oldiblog.com/?page=lastarticle&id=600889&coms=600889


Je ne vous savais pas inspirateur du Lepénisme...;)

C'est sans doute la partie de la Dissociété où vous pourfendez le marxisme avec beaucoup d'obstination,
à mon avis qui ne convainct pas, mais Le Pen et ses obssessions bien connues...Par ailleurs, des pages "anthropologiques" et "sociologiques" de grande valeur, dans la Dissociété...Et une ambition intellectuelle, un projet de sortie par le haut...C'est à peu près comme si un homme politique du PS se mettait aujourd'hui dans l'idée de faire un programme économique, avec Larrouturou, par exemple. Ce serait une fameuse surprise. Et si en plus il le réalisait vraiment, ce programme, à vue de nez la face du monde politique en serait changée.

J'espère que vous ferez une incise pour signifier que la Dissociété, comme les ouvrages suivants, est plutôt une machine à détruire les fachos qu'autre chose, et que vous sortirez aussi de cette marotte - cette espèce de pendice venue d'une trop longue fréquentation des sociaux-démocrates - de taper sur le marxisme avec des paralllèles aux autres idéologies qui me rappellent trop les gros concepts des nouveaux philosophes.

Je vous exprimie franchement ce que je pense, ce n'est pas de l'infatuation ni de l'agresssion, s'il faut le préciser. Faut-il aussi préciser que je respecte vos idées, votre parcours, qui me paraît cohérent et très argumenté au niveau de vos réflexions.

Enfin, je salue votre départ du PS, enfin. Mais j'ai entendu Mélenchon déclarer qu'il ferait voter pour le candidat de gauche le mieux placé à la présidentielle, inclu le candidat socialiste. Je voulais savoir si vous adhérez à cette idée. Je n'ai pas besoin de vous préciser les pointillés autour de la question.


Citoyennemment à vous,

A. Vernhes

 


Vernhes | Le Samedi 31/07/2010 à 11:55 | [^] | Répondre

11 - Continuez

Je souhaite vous remercier pour votre contribution à la philosophie politique, vous m'avez ouvert par votre ouvrage "le socialisme néomoderne" que je suis en train de finir ; j'ai maintenant hate de lire "la dissociété" et votre futur ouvrage sur ce que vous nommez la Grande Regression... j'en avait bien marre de toutes ces vérités tranchées enseignées en faculté de droit et de science politique.....

 


paul | Le Samedi 31/07/2010 à 14:33 | [^] | Répondre

12 - Le gang des illutionnistes ...

le G 20 : le Gang des Illusionnistes ….

 

Ce rassemblement de pathocrates est entrain de mener ctte planète au bord d’un gouffre ou sont entrain de se jeter les derniers fondamentaux du vivre ensemble , des économies nationales solidaires , de la souveraineté des peuples

Jusqu’ou faudra t ‘il aller pour que les spectateurs de ce barnum , descendent sur la piste et mettent ces clows hors de la piste ?

Entrez mesdames, messieurs !!! Regardez les jongleurs des économies mondiales !!!

Entrrrrez entrrrrez les pitinenfants !

Regardez les clowns grimaçants , souriants mais qui vous font peur dans vos rêves une fois la séance finie..!!

Applaudissez nos voltigeurs sans filets qui jouent avec votre peur et vous arrachent de OOOoooooh d’admiration dès qu’ils manquent de tomber …

Aaaadmireeeez les Elephants de Georges W !!, les Anes de Barak !!, les combats de coqs de Nicolas !!, le dressage des ours d’Angela !!!……………………….
…………….Chers spectateurs, nos sommes obligés d’interrompre notre spectacle . En effet , nous venons d’apprendre le décès d’un monde meilleur, d’un monde juste .

Vos billets ne seront pas remboursés…

 


catherine | Le Mardi 03/08/2010 à 09:26 | [^] | Répondre

13 - Quand c'est bien, faut l'dire aussi !

Bonjour Jacques Généreux,

Cette première page est savoureuse, comme tout ce que vous avez écrit et que j'ai lu avec ferveur et enthousiasme. La qualité de l'écriture et la générosité de la pensée s'allient chez vous en un duo qui me procure de très belles joies de lecture et de réflexion. "Quand c'est bien, faut l'dire aussi" professait ma grand-mère (pourtant très contestataire). C'est ce que je fais en vous souhaitant la plus large audience !

Francis Delmotte, Mons, Belgique

 


Francis Delmotte | Le Lundi 16/08/2010 à 14:11 | [^] | Répondre

14 -

tiens, le livre semble démarrer par la description de la situation et des mécanismes diaboliques par lesquels l'humain se trouve désemparé, enclin à faire le contraire de ce à quoi il croire, de croire le contraire de ce à quoi il voudrait croire. La dissociété commençait aussi sur cet air ; le socialisme néomoderne également. J'ai lu les deux premiers au cours de longs (longs!) voyages en train. A chaque fois, le point de vue est un peu différent, c'est un réel plaisir à lire et à offrir autour de soi ! Entre gens du 22 on est en bonne compagnie :)

 


marc | Le Jeudi 19/08/2010 à 21:55 | [^] | Répondre

15 - Vivement qu'il soit fini ce bouquin !

Désolée, trop impatiente de vous écouter de nouveau sur les sujets brûlants ....besoin d'entendre d'autres voix que le 20 h !
A bientôt
La pie de la bigue

 


La pie de la bigue | Le Jeudi 26/08/2010 à 14:48 | [^] | Répondre

16 - Oui...

Il est difficile d'accorder du crédit à la notion de progrès. Le ver était évidemment dans le fruit.
La chute sera proportionnelle à la sotte appétence des décennies passée... Frénésie consumériste collective, orchestrée par une élite imbécile, désirée par des peuples abêtis.

Nous avons réalisé les principaux fantasmes humains, anciens et profonds, abondance, communication etc... Et maintenant que nous y sommes, à peu près, arrivés, sur quel fond imaginatif allons-nous miser ?

Tournant anthropologique ?


 


raimbault | Le Samedi 28/08/2010 à 13:54 | [^] | Répondre

17 - on en peut plus

voilà la rentrée, on en peut plus ! la droite  gestionnaire( et leurs dévots financiers) détruit tout ce qui est humain, la gauche a peu de perspective..le consumérisme est à gerber, vu  une pub cette semaine  sur une voiture une sarl  agréé par les services vétérinaires  proposer des promenades pour chiens, et pourquoi pas des massages pour chiens stréssés..remarquez je préfère les chats car Cocteau disait qu'il n'y a pas de chat policier...à 60 balais je vais lacher prise  devant le spectacle  morbide  et vulgaire de ce monde : marre du social ( que je pratique) marre du syndicalisme ( que je pratique un peu) heureusement que je suis de nature optimiste !et angélique dit-on !
mais le fond du fond  de notre société  inégalitaire est pas beau à voir, quelle agitation, angoisse , souffrance, superficialité, égoisme ou mon nombril d'abord ,
restent tous les gens généreux ( comme jacques) ( il y en a chez les cathos, protestants, laïques, boudhistes, si! si ! certains sont d'une discrétion qu'on croit qu'ils existent pas mais si! serons nous assez  nombreux pour "un autre" monde ,et lequel ? 
monsieur généreux restez  avec nous et vice versa, parlez à france culture ,j'adore 
cordialement

 


regine lacroux | Le Mardi 31/08/2010 à 16:54 | [^] | Répondre